« La plupart d’entre nous n’ont pas prévu la crise, faute d’une vision d’ensemble[1]».
Le paradigme de l’approche traditionnelle du marché qui trouve toujours son point d’équilibre grâce à une concurrence libre et parfaite a constitué la pierre angulaire de la pensée économique ces dernières décennies. Or, la survenance de la crise financière de 2008 et la difficulté criante des économistes à la prédire comme le reconnaissait humblement un des meilleurs économistes français souligne le retard actuel de la prise en compte des problématiques dans une démarche interdépendante et systémique.
L’application d’une vision intégrative à un secteur industriel particulier suggère toutefois l’existence d’un marketing de système. Celui-ci trouve son utilité dans l’approche autant collaborative que concurrentielle d’un groupe d’entreprises. Cette analyse prolonge celle de la géographie économique et des notions de district industriel que Michael Porter avait popularisé dans les années 1980 (lire chapitre XII, 5°§) pour la conduite des politiques marketing.
L’analyse de Michael Porter considérait toutefois chaque entreprise prise isolément ; or, l’utilisation croissante des nouvelles technologies dans une économie ouverte a poussé les entreprises à une collaboration croissante. Dans cette perspective, les outils d’analyse fondés sur la seule concurrence de chaque entreprise peut les pousser à ne pas collaborer bien qu’elles aient économiquement intérêt à le faire et cela pour coller au modèle proposé mais à rebours de leur intérêt immédiat.
Le marketing-système cherche au contraire à réguler en l’optimisant les caractéristiques d’un groupe d’entreprise qui interviennent chacune dans un secteur d’activité commun et dont la croissance repose plus sur la qualité de leur collaboration que sur leur mise en concurrence frontale.
Un cas concret existe dans un secteur d’activité particulier et connu sous le nom de commerce aéroportuaire ou « Travel Retail ». Il rassemble les industries du tourisme (la première industrie mondiale depuis 1997), du Luxe, du secteur aérien avec les infrastructures qui sont nécessaires à leur déploiement.
La notion de système s’applique ici car chaque industrie a besoin de l’autre pour fonctionner. L’industrie touristique est éminemment dépendante des transports aériens pour l’acheminement de ses clients. Les compagnies aériennes ne peuvent pas évoluer sans les infrastructures, au premier rang desquelles bien sûr, les Aéroports. Les Aéroports n’ont eux-mêmes aucune raison d’exister sans les deux industries pré-citées. L’industrie du Luxe enfin réalise une part croissante de ses ventes dans les lieux de transit (boutiques dans les Aéroports) et dans les centre-ville durant les périodes de voyage d’affaires ou de vacances. L’émergence d’un système d’affaire lié au voyage et à la consommation de produits de luxe accompagne la redéfinition progressive des notions d’espace (les lieux de commerce) et de temps (les moments d’achats). La prise en compte de cette dimension spacio-temporelle est nécessaire pour comprendre le système du commerce aéroportuaire à l’œuvre. Or l’analyse traditionnelle des relations entre les différentes entreprises ne permettrait peut-être pas de saisir l’importance d’un système qui propulse, par exemple, l’Aéroport Charles de Gaulle à Paris en lieu de référence.
Cet Aéroport regroupe des leaders mondiaux qui tirent justement une partie de leur réussite de la force de leur collaboration. La littérature traditionnelle pourrait analyser chaque industrie séparément et verrait que la constitution de leaders mondiaux (LVMH, Air France-KLM) ou européens (ACCOR, Aéroports de Paris) répond à des schémas totalement différents.
Deux entreprises sont privées et le fruit des idées et ambitions d’entrepreneurs (LVMH et ACCOR). Une entreprise est encore à capitaux mixtes et conserve de ses origines publiques une relation différente au territoire comme à ses fournisseurs, (Air France). Enfin une entreprise est encore majoritairement publique (Aéroports de Paris) mais déjà cotée en Bourse.
Une approche systémique paraît possible en portant un regard large qui embrasse au-delà du seul couple produits-marchés. Il est nécessaire d’inclure des considérations industrielles (leurs intérêts technologiques sont croisés car les réseaux facilitent et fluidifient la collaboration), économiques pour maximiser les revenus et optimiser les coûts) et culturelle car l’utilisation commune de l’image de la France sert l’ensemble des parties concernées.
L’intérêt des entreprises se confond enfin avec celui des autorités publiques pour soutenir une activité économique importante pour le pays en terme d’images comme de retombées économiques.
La riche combinaison de ces quatre entreprises au sein d’une unité territoriale et historique peut-être le point de départ d’une réflexion plus large sur l’efficience de démarches collaboratives systémiques.
Un véritable système marketing proche du système des affaires japonais rythmerait ainsi le développement d’un secteur industriel. Celui-ci doit alors son existence et puise sa croissance dans l’entrelacement judicieux des efforts des créateurs, du savoir-faire des techniciens et enfin de la maîtrise d’un langage propre par les organisations qui composent le système. Il est possible de suggérer que chaque système d’affaires aurait un niveau de capital social particulier et mesurable au sens donné par Robert Putnam[2] lequel refléterait son niveau de confiance et donc de coopération, toutes deux gages d’un niveau plus élevé de réussite économique.
L’hypothèse de l’existence d’un capital social des entreprises propre au système de différents secteurs industriels permet de dépasser les paradoxes d’une relation encore trop cloisonnée entre les entreprises et les consommateurs.
« L’effort salutaire pour penser la construction des marchés conduit à examiner la diversité de ceux qui font « marcher les marchés » : les divers visages de l’offre (grandes organisations privées ou publiques, PME, TPE, professions libérales, …) et de la demande (client, consommateur, chaland, usager, patient, …) ainsi que la diversité des relations entre ces deux pôles de l’échange (transaction, relation, co-production, concurrence, coopération, réseaux, ….)[3]».
[1] Thomas Philippon, « Lauréat du prix du jeune économiste » in Le Monde de l’Economie, 26 mai 2009, p. 2.
[2] Robert Putnam, « Bowling Alone, America’s Declining Social Capital », The Journal of Democracy, vol. 6, n°1, pp 65-78.
[3] Gilles Marion, « Résistance du consommateur et marketing : trois écueils et un horizon », 1° Colloque International, Consommation et résistance(s) des consommateurs, Paris, 28 novembre 2008.
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