« Apple donne aux consommateurs des outils qui les transforment en producteurs. Cette pratique transforme radicalement le marché aussi bien que celui qui en vit[1]».
Le Président Fondateur d’Apple, Steve Jobs fut parmi les premiers à communiquer de la même manière à ses consommateurs, à ses salariés ou à ses actionnaires et, d’une manière plus générale, à l’opinion publique. Steve Jobs avait compris que « les marchés sont des conversations[2]». Ses produits s’adressent à toutes ces personnes à la fois puisque l’emploi, originellement des ordinateurs Apple puis ensuite des appareils musicaux (ipod), des téléphones (iphone) et enfin des tablettes (ipad) était identique, au bureau ou à la maison, en voyage, en relations d’affaires ou pour un emploi exclusivement personnel.
La communication de la nouvelle économie se fera aussi à destination de la presse grand public et spécialisée aux dépens des pages de publicité. Tous les prétextes étaient bons pour « faire actualité » et générer des articles dans des médias eux-mêmes de plus en plus nombreux et diffusant 24H sur 24. Conquérir des consommateurs, rassurer des fournisseurs, inciter des jeunes diplômés à les rejoindre ou encore séduire des actionnaires à investir.
Ces différentes raisons imposent une communication d’entreprise homogène et alignée sur quelques valeurs centrales, qui efface la distinction ancienne de communications différenciées selon les publics. Le consommateur est devenu expert et la multiplication de ses sources d’information potentielles pousse les entreprises à unifier leur communication.
Le phénomène de starisation des marques touche aussi les dirigeants d’entreprise qui doivent apprendre à se mettre en avant pour vendre les mérites de leurs firmes. Cette orientation était nouvelle et faisait évoluer les outils de la communication des chefs d’entreprises en leur suggérant d’utiliser, plus et mieux, les méthodes des relations publiques.
Les entreprises de grande consommation comme L’Oréal, leader mondial des produits de beauté, s’étaient refusées jusqu’à présent à communiquer autrement qu’à travers leurs produits. Toutefois, au plus fort de la bulle financière liée à Internet vers 1997-99, le départ massif de son encadrement le plus qualifié vers les nouvelles start-up promises au plus bel avenir signifiait à la direction générale que sa communication ne pouvait se limiter aux produits.
Il ne s’agissait plus de simplement communiquer mais bien de convaincre en influençant. La distinction traditionnelle entre consommation et citoyenneté s’effaçait progressivement et les critères revendiqués n’étaient plus strictement commerciaux mais recouvraient un ensemble de mobiles étendus, qui mêlaient les sphères privées et publiques. Ce constat sera au cœur de l’analyse de l’essayiste Christian Salmon dans son ouvrage sur le Storytelling qui raconte comment les hommes politiques, notamment américains ont commencé à substituer aux arguments raisonnés et aux analyses chiffrées le poids d’une bonne histoire.
« C’est par ce détour que le storytelling a pu apparaître comme une technique de communication, de contrôle et de pouvoir. Au milieu des années 1990, (…), le tournant des sciences sociales coïncide avec l’explosion d’Internet et les avancées des nouvelles techniques de communication qui créent les conditions du ‘storytelling revival’ et lui permettent de se diffuser aussi rapidement[3]».
La technologie et l’expertise du consommateur ont permis d’étendre le phénomène ancien de la conversation entre des producteurs et des consommateurs. Après l’extension de marque venait le temps de l’extension du dialogue. L’importance prise par ses échanges était réelle car leur contenu était accessible au plus grand nombre via Internet et les nouveaux lieux de rencontre qu’étaient les forums en ligne. Ce qui hier relevait d’une conversation privée, pouvait passer dans le domaine public grâce à la technologie numérique et aux outils de recherche et d’agrégation gratuits. La discipline du marketing était confrontée à ce nouvel enjeu : utiliser à bon escient ces volontés de conversations sans jamais donner l’impression de s’immiscer dans la sphère privée des individus. En même temps que la technologie lui ouvrait les portes du monde, la discipline du marketing découvrait aussi l’intime et elle allait devoir apprendre à circuler entre ces deux extrêmes : le plus global, le plus privé. Une nouvelle fois l’apport d’une technologie modifiait les rapports entre les hommes et les organisations. et le rôle du marketing était de parvenir à arrêter le juste contenu de cette nouvelle forme de médiation par le biais croissant du recours.
[1] Doc Searls in Chris Anderson, La Longue Traîne, op.cit, p.73.
[2] C Locke, R Levine, Searls, H Weinberger, The Cluetrain Manifesto: The End of Business As Usual, New-York, Perseus Books Group, 2001.
[3] Christian Salmon, Storytelling, Paris, La Découverte, 2007, p. 12.
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