« Le risque est désormais beaucoup plus qu’une menace : il est devenu la mesure de notre action. A une logique de la répartition des richesses a succédé une logique de la répartition des risques : contrainte dès lors de poser continuellement la question de ses propres fondements, la « société du risque « fait de l’avenir la question du présent[1]».
Les entreprises refusent d’être isolées face à leurs différents interlocuteurs : administrations de régulation nationales et internationales, médias, associations de consommateurs, distributeurs, fournisseurs, universitaires et chercheurs. Ces publics expriment une commune demande de réponses précises et étayées. Les entreprises ne peuvent plus répondre seules à ces demandes et elles intègrent des experts qui vont accroître la dimension cognitive de ses messages au point d’avoir réponse à tout : une histoire connue est que « si un serpent s’introduisait dans les bureaux du directeur marketing, plutôt que le chasser il appellerait un consultant en serpent ! ».
Les recommandations des praticiens et des chercheurs sont les nouvelles fondations des stratégies des entreprises orientées vers la santé et la protection. Ces firmes ne cherchent plus à embaucher les meilleurs d’entre eux dans leurs services Recherche et Développement. Elles préfèrent les lier à leurs organisations dans une démarche souple, peu coercitive et qui respecte un certain équilibre coût – bénéfice. Cette démarche est différente de la pratique des entreprises industrielles de la fin du XIXe siècle qui étoffèrent leurs laboratoires de recherche pour asseoir leur développement futur.
L’emploi des guides, des tests, des sélections de produits de l’année vulgarise auprès des consommateurs le recours à l’expertise extérieure. Cette démarche n’était pas nouvelle. Les magazines américains de presse féminine l’avait engagée avant la seconde guerre mondiale et les revues françaises Elle et Marie-Claire la pratiquaient, qui avec Prisunic dès 1954, qui avec les Galeries Lafayette à compter de 1959.
Le sociologue, Pierre-Paul Zalio va proposer une très intéressante classification de ce recours à l’expertise externe[2]. Chaque forme d’expertise a ses éléments propres mais une caractéristique est commune car toutes les expertises recourent à un média spécifique comme support de leur diffusion. Cet élément conforte aussi le constat initial de l’importance primordiale de la presse comme médiateur de premier rang.
La première catégorie est le régime de l’authenticité tel le marché des grands vins dont l’expertise est déléguée aux guides les plus connus (Parker, Hachette). L’expert est un prescripteur essentiel. Le régime dit « méga » concerne les industries du luxe ou du cinéma qui doivent allier esthétique et volume. Les experts sont soit autoproclamés lorsqu’une star porte spontanément un vêtement (le pantalon battle-dress de Madonna) ou être des journalistes qui notent les films. Dans le cas des acteurs et des actrices les marques de haute-couture se disputent avidement la possibilité d’habiller de robes d’exception les vedettes invitées à monter les marches durant les soirées de gala du Festival de Cannes ou des Oscars à Los Angeles. Leurs photographies apparaîtront dans la presse et leur mise en avant est considérée bien plus crédible que l’achat d’une page de publicité dans le même magazine.
La troisième catégorie est l’opinion experte. Les consommateurs font confiance à une recommandation (les avis de la presse professionnelle, les tests du Laboratoire d’un distributeur), à un label (les prix littéraires) ou le recueil d’une opinion commune telle que les hit-parades dans l’industrie musicale.
Dans le cas des trois dernières formes de recommandation, la conviction est emportée par le biais d’une recommandation personnelle, par la médiation d’une coordination professionnelle qui assure la recommandation de l’expert (médecin, avocat, architecte, etc, …) ou encore par la coordination inter-entreprise,.
Le recours à l’expertise externe signifie aussi que les entreprises reconnaissent l’éducation croissante du consommateur, son savoir - acheter. En réponse, elles décident d’ancrer leur discours de rassurance avec des experts et de le communiquer sur les supports traditionnels (les grands médias) ou de les fabriquer pour l’occasion (les guides, les tests, …).
[1] Ulrich Beck, La société du risque, Paris, Aubier, 2001. (édition originale : Risikogesellschaft, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1986.)
[2] Pierre-Paul Zalio, « L’économie des biens singuliers », www.laviedesidées.fr, 23 novembre 2007 à propos de Lucien Kaprik, L’économie des singularités, Paris, Gallimard, 2007.
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