« Grâce au cinématographe, la plupart des Américains au fond de la bourgade la plus perdue des régions agricoles ou minières de l’Ouest (…) ont appris à se tenir à table, à apprécier la bonne musique, etc, (…) Le cinéma aide à vendre, également, des millions d’appareils ménagers et d’objets utiles que Madame Smith ou Monsieur Jones ont vus au cinéma dans une scène se passant dans une cuisine de Detroit, un garage de Cincinnati ou une nurserie new-yorkaise[1]».
Le cinéma était né en France en 1895 et sa popularisation commence dans les années vingt aux Etats-Unis pour ne plus jamais en repartir. La première société de production indépendante, United Artists est créée en 1921 à Los Angeles et Hollywood devient la capitale mondiale du septième art. Un nouvel imaginaire émergeait progressivement et il était conforté par la naissance conjointe de la radio en 1920. La première émission est diffusée depuis Pittsburgh dans l’Est du pays, et dès le milieu des années vingt se créèrent les premiers réseaux nationaux de diffusion : National Broadcasting System (NBC) en 1926 et Columbia Broadcasting System (CBS) en 1927.
L’industrie publicitaire profite de cette riche combinaison d’un nouvel imaginaire (les films) et de nouveaux supports de diffusion (la radio) pour entamer sa croissance dans un rôle de médiation qu’elle ne cessera d’affirmer.
La première moitié des années 1920 était bien une période de forte massification de la production industrielle, des moyens de communication et de distribution avec l’émergence des premiers points de vente en libre-service confortés par le rôle des nouveaux vendeurs dans les entreprises. Durant ces folles années, la devise de Coca-Cola est : « Available, acceptable, affordable ». Le produit doit être disponible partout, acceptable par tous et d’un prix accessible à tous[2]. La diffusion de ces caractéristiques de disponibilité, d’acceptabilité et d’accessibilité confirme l’élément marquant de cette nouvelle civilisation de masse : la vitesse. Les nouveaux modèles de distribution cherchent aussi à accélérer les mouvements de biens et de personnes.
Le self-service, a été imaginé aux Etats-Unis dès 1916 par Clarence Saunders. Ce dernier inventa aussi le « cash and carry » en appliquant le libre-service à un de ses entrepôts de gros. Toutefois la distribution de masse ne prendra véritablement son essor des deux côtés de l’Atlantique qu’à compter de la crise économique de 1929.
« Production en série, concurrence, construction d’infrastructures, le XX° siècle a discipliné, organisé et, surtout, démocratisé la vitesse[3]».
L’importance nouvelle accordée à la vitesse conforte l’approche par les flux et souligne l’importance de l’idée de mouvement, à l’opposé, justement de l’intangible stabilité qui caractérisait souvent la civilisation bourgeoise. Son objectif premier restait alors la défense de ses valeurs par l’assignation à chacun d’une place quasi-immuable dans la société.
L’idée d’une civilisation de masse qui se met en mouvement sera néanmoins proposée par Edgar Morin. Le grand sociologue français identifiera dans l’évolution simultanée des mœurs et des valeurs l’émergence d’une culture de masse, socle de cette nouvelle civilisation des masses.
« La culture de masse, dès les années 1920 et 1930, a fonctionné comme agent d’accélération dans le dépérissement des valeurs traditionalistes et rigoristes, elle a désagrégé les formes de comportement héritées du passé en proposant de nouveaux idéaux, de nouveaux styles de vie fondés sur l’accomplissement intime, le divertissement, la consommation, l’amour. Au travers des stars et de l’érotisme, des sports et de la presse féminine, des jeux et des variétés, la culture de masse a exalté la vie de loisir, le bonheur et le bien-être individuels, elle a promu une éthique ludique et consommative de la vie[4]».
[1] Raymond Loewy, La laideur se vend mal, Paris, Gallimard, 1963 (1° édition 1952), p 182.
[2] Richard Tedlow, L’audace et le marché, op.cit in Gilles Marion, « Objets et Marques de Luxe » in Le Luxe, essai sur la fabrique de l’ostentation, Paris, IFM/Editions du Regard, 2005, p.306.
[3] « Paul Virilio, Entretien avec Thierry Paquot » in Le Magazine Littéraire, N°444, juillet-août 2005 « La vitesse est emblématique du Progrès, c'est même sa mesure. Je suis progressiste! Mais je me refuse à demeurer béat devant le Progrès, car je constate qu'il s'accompagne toujours d'un accident qu'il génère, d'où ma volonté d'expliquer à la fois le Progrès et son accident ».
[4] Edgar Morin, L’esprit du temps, Paris, Grasset, 1962.
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