« La créativité humaine est la ressource économique la plus importante actuellement… En 1900, 10% des américains pouvaient être considérés comme des créatifs, … 20% en 1980, 25 – 30% des européens dans les pays les plus avancés du vieux continent, … et aux Etats-Unis la moitié des revenus proviendraient de cette classe créative[1]».
L’auteur, Richard Florida, s’est inspiré de l’historien Alfred Chandler pour proposer à son tour ses 3T, Talent, Technologie et Tolérance qui seraient, à l’ère numérique, les facteurs du succès comme le furent, à partir de 1850 aux Etats-Unis, les constituants des réseaux de l’époque, les 3 T : le Train, le Télégraphe et le Téléphone. L’économiste voit cette nouvelle classe la détentrice des pouvoirs économique et politique futurs, comme purent l’être les détenteurs des réseaux physiques au XIXe siècle.
Dès leur origine les fondateurs de Google bénéficièrent de l’appui de leur communauté d’origine, les universitaires scientifiques. Le médiateur le plus efficace pour les atteindre était l’organisme de recherche la « National Science Foundation » qui participa justement au financement de Google. La présence de l’institution la plus prestigieuse de la communauté scientifique aida alors les fondateurs dans l’édification d’une réelle crédibilité auprès des utilisateurs potentiellement les plus exigeants en matière de recherche d’information, les chercheurs universitaires.
Une nouvelle fois se vérifia la règle qui veut que le lancement réussi d’une nouveauté s’appuie toujours sur un groupe homogène de prescripteurs (« les early adopters »). L’histoire économique depuis les débuts du marketing de masse a montré que le secteur industriel qui connaît la croissance la plus forte s’appuie naturellement sur le groupe démographique dominant au sein duquel un groupe particulier soutient l’innovation nouveauté quand bien même celui-ci ne serait pas le plus nombreux. Le lancement de l’automobile en France avait par exemple été encouragé et soutenu par le versant le plus moderne de la bourgeoisie parisienne et le renouveau de l’industrie du luxe doit beaucoup aux nouveaux « yuppies », riches et branchés des grands centres urbains du monde développé et le plus souvent là où les nouveaux marchés financiers bénéficiaient d’une forte croissance (New York Paris, Londres, Milan Hong Kong).
Une autre règle intangible du marketing était confirmée par Google. En cherchant le soutien du sous-groupe le plus exigeant car le plus connaisseur (les chercheurs) au sein du groupe de la classe créative, Google et au-delà les industries de l’Internet s’assuraient naturellement une bienveillance[2] mais surtout les retours d’expérience les plus pertinents.
La communauté scientifique, à l’origine du succès de Google, représente une part importante de la nouvelle classe créative : les universitaires, les ingénieurs, les professions libérales, les artistes. Selon Richard Florida cette population se distinguerait des ouvriers qui auraient pour tâche d’exécuter et aux cols blancs qui auraient pour tâche d’administrer.
Cette nouvelle classe créative vit le plus souvent dans les grands centres urbains où elle exerce une influence importante, à la recherche d’activités culturelles et sociales. Paradoxalement, alors qu’ils se considèrent plutôt comme des personnes tolérantes et ouvertes, le mode de vie et de travail de cette nouvelle classe renforcerait la ségrégation socio-territoriale comme cela avait déjà été reproché pour la classe moyenne en 1963 par Betty Friedan (lire chapitre VIII, 2°§) .
Le lien entre territoire et développement d’une certaine forme de vie en société est à nouveau illustré par cette nouvelle classe dominante, la classe créative. La répétition de constats qui valent pour le mode de vie géographique est aussi vraie pour la rémanence des mêmes médiateurs pour la diffusion d’une nouveauté, fut-elle aussi importante que le moteur de recherches, Google. La presse joua à nouveau un rôle fondateur pour assurer la réussite de cette innovation.
[1] Ibid, p. XIII et XVI de la préface (Traduction de l’auteur).
[2] A compter de 2008 l’accord rapide des bibliothèques universitaires américaines, à la demande de Google, de numériser leurs fonds est à comprendre à la lumière de cette proximité initiale tissée au sein de la communauté scientifique américaine
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