« Si ce pays ne règle pas, par un choix raisonné, la croissance de son université, il subira l’explosion scolaire comme un cataclysme national[1]».
L’augmentation du nombre de jeunes était particulièrement visible à l’université qui connut un quasi triplement de ses effectifs entre 1958 et 1968 (200 à 500.000). Ce constat poussa le philosophe Paul Ricœur à prophétiser le pire. Dès 1964, il évoquait l’hypothèse de troubles futurs si rien n’était fait pour améliorer les conditions de vie et de travail des étudiants. Inutile de dire qu’il ne fut ni lu ni entendu et que rien ne fut modifié avant la rentrée de septembre 1968 à la suite des évènements du mois de mai.
Les bouleversements observés dans le monde universitaire n’étaient pas les seuls et si la modernité du début des années 1960 avait représenté une formidable opportunité pour les sociétés développées, celles-ci avaient peut-être grandi trop vite, trop loin et leurs citoyens avaient besoin de souffler un peu.
La contre-culture s’inscrivait dans un mouvement général de contestation qui ne touchait pas que la société de consommation mais qui la prenait comme la cible la plus visible, quand bien même elle ne pouvait être comptable de tous les reproches.
Comme acteur économique, la société de consommation avait été l’élément déclencheur des bouleversements des vies privées (relations familiales, démographie, émergence de la jeunesse, suggestion de nouvelles formes d’enseignement) et de la vie publique (exercice de la politique, relations dans l’entreprise, modes de rémunération et de partage de la valeur ajoutée dans les entreprises). Il était peu surprenant qu’elle serve de défouloir commode aux différents critiques qui ne manquèrent pas au fur et à mesure de la standardisation de plus en plus visible qu’elle édifiait.
Les relations familiales traditionnelles avaient été bouleversées par l’irruption d’une jeunesse qui imposa en peu d’années sa culture-monde à la fin des années cinquante. En France, la démographie commença à reculer en 1964 et la loi Neuwirth autorisant la pilule contraceptive était votée en 1967. La crise des vocations dans l’Eglise catholique date de 1965 et un premier sondage faisait état d’une crise des valeurs[2].
Dans le monde de l’entreprise, des premières tentatives d’allégement des structures de management étaient évoquées aux Etats-Unis dès 1960 dans un ouvrage qui allait devenir un classique, The human side of entreprise de Douglas Mc Gregor[3] et auquel pourrait répondre en France le travail du sociologue Michel Crozier sur la société bloquée[4]. Ces deux ouvrages montraient que les volontés d’autonomie et de créativité des salariés étaient freinées par des pratiques de management issues de la taylorisation alors que le travail avait très sensiblement évolué dans des sociétés qui devenaient post-industrielles.
Dans la sphère politique, les contestations de la pratique traditionnelle de la politique conduisirent à l’émergence d’un projet de pratique alternative connue sous le nom de « démocratie participative[5] ». Aux Etats-Unis comme en France, le mouvement s’essouffla dans les années 1970, mais, néanmoins ces initiatives demeurent révélatrices d’une prise en compte d’une attente de participation, signal d’un mouvement proche d’une contre-culture en construction.
En matière financière, la répartition des fruits de la croissance bloquait sur l’absence de rémunération supplémentaire accordée aux salariés lorsque les entreprises réalisaient des bénéfices qui le permettaient. Le Général de Gaulle souhaita y remédier en imposant aux entreprises, par une Loi votée par le Parlement Français en 1969, la proposition de programmes d’intéressement et de participation aux bénéfices pour les salariés.
La somme des remises en cause des attributs traditionnels de la vie en société furent contemporains de l’émergence de la société de consommation et il est difficile de ne pas y voir une relation de cause à effet. La conjonction de toutes ces interrogations peut-être logiquement qualifiée de contre-culture, car elles appartenaient à la même famille des idées neuves et de la contestation des traditions.
[1] Paul Ricœur, « Faire l’Université », Esprit, mai-juin 1964 in Jean-Pierre Le Goff, La France morcelée, Paris, Folio Gallimard, 2008, p.155.
[2] Jean-François Sirinelli, Les vingt décisives, Paris, Fayard, 2007, pp 68-76.
[3] Douglas Mc Gregor, The human side of entreprise, New-York, 1960 (1° édition).
[4] Michel Crozier, La société bloquée, Paris, Seuil, 1970 (1° édition).
[5] Je me permets de renvoyer les lecteurs pour un éclairage plus détaillé à la section intitulée, « Les origines de la démocratie participative », in Génération Participation, Paris, Collection Faits et Cause, Editions 10/18, 2008, pp 313-315.
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