« Son existence sociale et institutionnelle ne suffit pas à rendre la discipline (marketing) nécessaire[1]».
Le souci des praticiens comme des universitaires du marketing, a été d’enraciner leur discipline pour la rendre indispensable en une pratique destinée aux dirigeants d’entreprise en s’inspirant des techniques de gestion utilisées pour l’élaboration du « marketing management ». Lors du congrès annuel de l’Association Américaine du Marketing à Chicago de 1957, John McKitterick, alors Président du géant General Electric présenta « le management du marketing concept ». Ce sont a) l’orientation de l’entreprise vers les attentes du marché, b) la satisfaction du consommateur, c) une action coordonnée du marketing et enfin d) un objectif de profit. Ces quatre éléments - clés avaient été élaborés chez General Electric dès la fin des années 1940 et publiées dans un rapport annuel en 1952.
« Le concept place le responsable du marketing au début plutôt qu’à la fin du processus de production en intégrant le marketing à chaque étape de la vie de l’entreprise (« into each phase of business »). Ainsi, grâce à ses études et ses recherches, le département marketing va suggérer pour l’ingénieur, le dessinateur industriel et l’homme de la production ce que souhaite le consommateur dans un produit, à quel prix il est disposé à l’acheter, où souhaite-t-il se le procurer et à quel moment. Le marketing aura l’autorité sur les processus d’organisation et de planning de la production, sur le contrôle des stocks aussi bien que sur l’organisation des ventes et de la distribution et enfin sur l’après-vente [2]».
En 1959 une approche complémentaire est proposée avec une révision régulière (audit) de l’activité de marketing pour s’assurer que les objectifs définis par la direction de l’entreprise sont effectivement poursuivis. A la fin de la décennie, deux articles aux titres forts, marqueront chacun à leur façon, la fin de ce cycle expansionniste du marketing et son impérieux besoin d’organisation.
Le premier est intitulé « Marketing Revolution[3] » et il est proposé par le Président de la firme alimentaire Pillsbury qui enjoignait les responsables marketing à ne pas oublier la dimension sociétale de leur activité et à ne pas trop privilégier le seul consommateur. Le second article est rédigé par un Professeur reconnu de Harvard et soutient que le marketing peut parfois être myope[4].
Son article cherche à inciter les entreprises à abandonner une vision centrée sur le seul produit et à adopter le point de vue de leurs consommateurs. L’exemple cité était emblématique car il concernait le transport ferroviaire qui connaissait alors des difficultés aux Etats-Unis. Theodore Levitt conseillait aux dirigeants de ces firmes de ne plus se considérer comme des gestionnaires de compagnies de chemins de fer mais bien comme des dirigeants d’entreprises de transports, en concurrence avec le transport individuel par route aussi bien que le transport collectif routier ou aérien. Si son appel ne fut pas entendu par les compagnies de chemin de fer aux Etats-Unis, de nombreuses entreprises de biens de consommation retinrent la suggestion. Ainsi Kellog’s faisait plus que vendre des céréales, l’entreprise devint progressivement l’accompagnatrice d’un moment fort de la famille américaine, le petit-déjeuner. Le lancement des couche -culottes jetables par Procter & Gamble en 1956 (les fameuses Pampers) représentait aussi plus largement l’accompagnement de l’émancipation de la femme par ces firmes en lui donnant une autonomie supplémentaire grâce à un réel gain de temps. Il ne fallait plus laver les couches en tissus comme la pratique existait encore au début des années 1960 en Europe.
La période des années 1955-60 ne changea pas l’opposition interne au marketing entre une approche utilitariste guidée par la seule concrétisation de la vente et une démarche intégrative qui assume la relative autonomie de décision d’un individu simultanément consommateur, salarié et citoyen.
Deux analyses parallèles de la consommation au sein des sociétés développées se font jour. La première école est déterministe et convaincue que la convergence des techniques implique ipso facto une similaire convergence des réactions des individus lorsqu’ils sont en situation de consommer (Dichter, McLuhan, Gallup). A l’opposé une approche plus interactive est défendue, entre autres, par Edgar Morin et Paul Lazarsfeld et l’importance qu’ils accordent à l’autonomie de l’individu doit inciter les acteurs émetteurs de messages (entreprises, hommes politiques, média) à se méfier de l’hypothèse d’un trop grand déterminisme du récepteur. Ces auteurs furent rejoints par Daniel J. Boorstin qui accusa l’image publicitaire de se substituer à la réalité dans l’esprit du public américain[5]. Sa dénonciation rejoignait les critiques pré-citées de différents auteurs américains qui seront par la suite relativisées par l’opinion publique en même temps que récupérées par les entreprises elles-mêmes dans le mouvement plus vaste de la contre-culture (lire chapitre XI)
Après-guerre le prisme idéologique qui avait conduit à donner une telle importance au marketing procédait de la double idée de la toute-puissance de la science (le mouvement ultra-positiviste) et de la possibilité d’en standardiser les modalités d’application. Les critiques, le plus souvent fondées dans leurs dénonciations mais incomplètes dans leurs propositions avaient lancé le débat sur les vertus de la société de consommation. Ce débat va s’amplifier au fur et à mesure de la visibilité donnée à cette consommation de masse par le biais d’implantations d’hypermarchés et de supermarchés en périphérie des centres urbains.
Dans les années 1960, cette ouverture accélérée de nouveaux points de vente (les hypermarchés) et la structuration du commerce international qui permettait l’internationalisation des marques et des entreprises ne remettra pas en cause le prisme de la démocratisation comme le concède Robert Rochefort : « Le remplacement du petit commerce par la grande distribution se veut un puissant facteur de démocratisation[6]».
Toutefois les motivations exclusivement scientifiques du mouvement vers la consommation de masse sont clairement relativisées grâce, peut-être aux critiques émises durant la décennie des années 1950.
[1] Franck Cochoy, Une histoire du marketing : discipliner l’économie de marché, Paris, La Découverte, 1999 p.135.
[2] General Electric, rapport annuel 1952 (traduction de l’auteur).
[3] Keith, Robert, "The Marketing Revolution," Journal of Marketing, 24, January 1960, 35-3.
[4] Theodore Levitt, "Marketing Myopia," Harvard Business Review, July-August 1960.
[5] Daniel J.Boorstin, L'Image, ou ce qu'il advint du Rêve américain, op.cit.
[6] Robert Rochefort, La société des consommateurs, op.cit, p.55.
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