Dans la perspective de la conférence du 30 avril à Barcelone voici quelques réflexions sur la thématique du journalisme citoyen.
1. La montée en puissance du journalisme citoyen est un phénomène mondial, de la Corée du Sud aux Etats-Unis, du Brésil à la France. Tous les médias des pays développés sont touchés et cette croissance a permis le formidable engouement des citoyens des pays concernés à la chose publique.
L'élément le plus visible fut l'implication des plus jeunes dans les campagnes électorales dès 2004 aux Etats-Unis avec Howard Dean et 2005 en France et le Référendum sur le Traité Européen.
Toutefois cette croissance n'a pas auguré ipso facto, ni d'une amélioration de la qualité des journaux, ni pour autant d'un rehaussement du débat public, une fois passées les élections politiques les plus emblématiques.
Or cette croissance du journalisme citoyen, a généré, dans la majorité des pays, un déséquilibre financier des journaux traditionnels et donc logiquement leur adaptation à marche forcée à la nouvelle donne économique (revenus publicitaires du Monde divisés par deux en cinq ans).
Il est nécessaire aussi de souligner que pour le moment aucun titre n'a su capter sur ses sites en ligne l'équivalent publicitaire des sommes abandonnées par les annonceurs ces cinq dernières années.
Les questions que je souhaite aborder durant cette conférence sont les suivantes :
1. Est-ce que le journalisme-citoyen a contribué à étendre le débat public ?
Il semble que la réponse soit plutôt positive au regard des différents critères :
- Hausse de la participation nourrie par une hausse de l'inscription des plus jeunes sur les listes électorales
- Baisse significative des partis extrêmes.
2. Est-ce que le journalisme-citoyen peut supplanter le journalisme traditionnel ?
Jusqu'à présent les sites de journalisme-citoyen (Agoravox, Now Public, Oh my News, ..) n'ont pas remplacé les média installés mais bien au contraire conforter la théorie de Dominique Wolton : les médias s'additionnent, ils ne se remplacent pas.
3. Est-ce que le journalisme-citoyen représente un défi pour les médias traditionnels ?
La réponse est clairement positive : oui les média classiques doivent se renouveler pour ne pas disparaître à l'horizon 2020 comme le craint le spécialiste Jeff Jarvis pour les journaux papiers :
- Les média doivent accueillir leurs nouveaux partenaires en cherchant à imaginer des lieux de débat, des liens avec les articles rédigés et les enquêtes diligentées pas les journalistes professionnels :
- "Les pages Opinions sont les plus lues dans les Quotidiens, Libération a lancé récemment son contre-Libération et Le Monde consacre une demi page à la blogosphère. Autant de nouveaux espaces d’échange et de participation.
Les premiers fabricants des médias, les journalistes, ne pourront pas faire l’économie de ce débat : laisser un espace d’expression au citoyen (rappelons nous le 29 mai 2005 et les 98% de OUI chez les éditorialistes) ou accepter de nouveau la domination du politically correct."- L'accueil de ces nouveaux venus doit être pensé dans une nouvelle logique financière :
- Profiter de la hausse des audiences en ligne pour valoriser au mieux l'espace publicitaire commercialisé
- Mais aussi ce qui est plus difficile peut-être s'engager dans une logique du type IKEA ou dite Low-Cost c'est dire de trouver une nouvelle répartition des tâches entre le payant et le gratuit. C'est, semble-t-il, la démarche nouvelle du Monde annoncée à la mi-avril :
- Le projet éditorial consistera en un "journal plus ramassé, plus dense, plus sélectif, préférant l'explication, l'analyse et la diversité des points de vue à la redite des informations, déjà fournies par tant de médias à la vitesse de la connexion numérique".
4. Est-ce que l'essor du journalisme-citoyen peut contribuer à consolider le quatrième pouvoir et notamment ses producteurs à savoir, les journalistes ?
Les récentes crises au sein des journaux (Libération, Le Monde) ont incité les journalistes à demander des protections complémentaires tant d'un point de vue du respect de leurs droits d'auteur que de l'indépendance des rédactions :
- Les directeurs de rédaction semblent acquis à l'idée d'accroître les rémunérations des journalistes dans une perspective de rédaction unique (Le Dauphiné Libéré en France). Cela existe déjà depuis longtemps à l'étranger et notamment au Canada où j'ai eu l'occasion de visiter la rédaction de Radio-Canada qui officie, pour le web, la radio et la télévision et donc pourquoi pas demain pour les mobiles comme c'est le cas à Genève pour la Télévision Suisse Romande.
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- Le journaliste accepte de voir son article diffusé sur différents supports (print, en ligne, mobile, voire autres comme Alain Weill l'imagine pour les rédactions de ses supports transformées en une agence de presse spécialisée).
- Dans cette dernière hypothèse le risque est immédiat : la commercialisation de ces articles sur des supports commerciaux, déjà connue sous le nom de publi-rédactionnel ou d'infotainment en anglais.
- Un nouveau type de sites appelés aggrégateurs éditorialisés comme le souligne une intéressante analyse de Michel Levy-Provencal pourrait être une réponse adaptée, à condition qu'elle soit bien encadrée d'un point de vue éditorial.
En guise de conclusion il est permis de penser que comme tout progrés technique (ici l'Internet), sa réappropriation par les utilisateurs (ici les citoyens devenus journalistes d'un jour) appelle une évolution adaptée de la réglementation en vigueur. La double protection du droit à l'information pour les lecteurs/téléspectateurs/auditeurs/internautes et des droits à l'indépendance et à la juste rétribution du droit d'auteur pour les journalistes passe sûrement par un renforcement des sociétés de journalistes.
L'essor de la société de la participation conforte donc naturellement l'implication citoyenne qui elle-même requière une forme de validation c'est à dire de complémentarité avec les meilleurs connaisseurs et les plus expérimentés de cette implication citoyenne, à savoir les journalistes.
En participant, en s'impliquant, chacun doit accepter la part de savoir de l'autre :
-> le citoyen doit reconnaître le savoir-faire du journaliste. C'est loin d'être le cas au regard des sondages sur la confiance des Français dans leur presse bien qu'une tendance positive semblait se dégager en 2007 en France. (cf ci-dessous le graphique issu de l'enquête TNS-SOFRES pour La Croix).
-> le journaliste doit admettre la spontanéité et la proximité comme des éléments complémentaires et enrichissants de son métier. (le contre-journal dans Libération, le Médiateur dans Le Monde).


Le journalisme citoyen a au moins le mérite de pointer du doigt les erreurs des journalistes professionnels, comme l'enterrement prématuré de Sevran, les contresens de Reuters après le passage de Royal sur canal Plus, l'erreur de traduction de l'Afp qui a envoyé au tapis une fusée indienne ...
Quelques exemples parmi d'autres que j'ai posté sur mon blog et qui soulignent la dérive de certains journalistes quand ils font la course à l'audience et à la rapidité.
Pour cela que tu as bien fait de publier moins ...
Rédigé par : Laurent | 01 juin 2008 à 18:09