Je vous joins ci-dessous l'article paru ce week-end dans Le Nouvel Economiste.
La publication de Génération Participation ; de la
société de consommation à la société de participation en 2006 (M21)
cherchait à montrer que le phénomène participatif, loin d’être une mode, était
une réalité tangible de nos sociétés développées. Quatre raisons différentes
mais convergentes allaient installer d’une manière que je croyais durable la
volonté de participation des individus. La première raison était économique et
liée à une mondialisation qui pour être mieux admise devait être mieux
partagée. Le second levier de la participation était la montée en puissance des
valeurs féminines, très bien soulignée en son temps par Alain Touraine (Vers un nouveau paradigme). La troisième
explication du phénomène participatif était l’éducation. La volonté de partage
et d’implication des individus allait croître au fur et à mesure de la convergence
de leur éducation. Les programmes d’éducation de masse amènent plus de 80%
d’une classe d’âge au baccalauréat et soumettent chacun à une contrainte
d’appartenance qui, débouche, le plus souvent sur une volonté effective de
participation et d’implication.
Enfin, le quatrième critère
qui permettait aux trois précédents de converger était bien sûr la science et
plus particulièrement les technologies de lien et de communication. A partir de
2006, la prolifération des deux technologies complémentaires de l’Internet et
du téléphone mobile annonçaient des évolutions futures radicales. La
participation était de plus en plus visible dans des lieux et des moments très
différents. Les coordinations spontanées semblaient guider le mouvement à la
place des syndicats traditionnels. Et sur Internet les relations personnelles
gagnaient en importance comme en attestait le succès des sites de rencontres. La
présence la plus visible et la plus emblématique de la participation fut bien
sûr dans le débat politique. Ségolène Royal émergea grâce à son mouvement
participatif et cette orientation délibérément choisie par Barak Obama et ses
équipes permit à ce dernier d’être élu Président des Etats-Unis.
Toutefois dès la fin du XX°
siècle un sociologue, Manuel Castells, mettait déjà en garde contre une
participation qui pouvait échapper à ses promoteurs. « L’espace des flux
et le temps intemporel sont ainsi les fondements matériels d’une nouvelle
culture : la culture de la virtualité réelle où le simulacre est la
réalité en gestation.[1]»
En 2006 il était encore difficile de noter la
consécration aussi rapide qu’impressionnante des réseaux sociaux (300 millions
d’adhérents à Facebook). Or ces réseaux semblent exiger une contrepartie à
leur utilisation gratuite : l'obligation
croissante de transparence. D’une participation librement consentie comme
soulignée par les mouvements politique des années 2005 – 2009 nous basculerions
vers une participation forcée en échange d’une adhésion devenue quasiment
obligatoire. « Comment tu n’es pas encore sur Facebook ? »
Le plus inquiétant est alors
le basculement de la charge de responsabilité et donc d’autonomie pour chacun.
Hier vous alliez librement participer à des mouvements participatifs :
inscription sur des sites et organisation de votations populaires. Dorénavant,
en devenant membre d’un réseau social et sans vous en rendre compte vous pouvez
devenir l’obligé de vos trop fameux « amis ». Vous les rencontrez une
à deux fois par an à des fêtes, vous avez été à l’école il y a vingt ans avec
eux ou vous avez partagé un bureau (un espace paysager avec quinze autres
« amis ») pendant un an. Et pourtant vous êtes engagés à la vie, à la
mort, à être « leur ami » comme vous pouvez le découvrir à vos
dépens.
"Je postule sur le
réseau en ligne LinkedIn à un nouveau poste et vous serais très
reconnaissant(e) d'appuyer ma candidature. Votre message parviendra directement
à la personne qui a publié l'annonce".
En recevant ce mail d’une
« amie » sur le réseau LinkedIn vous informant qu’elle sollicite
votre recommandation à la suite de sa réponse à une candidature vous pouvez
légitiment vous demander en quoi cela le nouveau travail dont vous pouvez alors
tout connaître y compris le salaire.
N'eut-il pas été préférable
que cette amie vous téléphone, vous demande mon avis, sollicite une
recommandation. Non, vous êtes dorénavant poussé à le faire, subrepticement et
par le jeu très malsain d’un transfert de culpabilité.
Par l’effet d’un simple mail
vous pouvez vous sentir comptable de la possibilité offerte à cette personne
d’être sélectionnée pour ce nouveau travail. Bien sûr que votre éventuelle
recommandation ne suffira pas à la voir recruter mais n’est-ce pas encore ici
un dévoiement de l’horrible principe de précaution appliqué à chacun :
mieux vaut la recommander parce qu’elle vous sera redevable. Dans ce cas que
valent les recommandations ?
Est-ce que les réseaux
sociaux vont nous conduire à édifier un monde factice, forcément factice, dans
lequel tout le monde joue à être ami avec le plus grand nombre sans jamais se
connaître mais simplement parce que cela peut servir un jour ?
C'est un jeu habile mais
terriblement malsain auquel nous invitent ces réseaux sociaux si leur emploi n’est
plus conditionné que par leur seule utilité. Cette orientation confirmerait
l'impression initiale de fausse gratuité puisqu'en adhérant à ces réseaux nous
nous obligeons autant qu'ils nous obligent comme le montrait si bien Marcel
Mauss dans son indispensable essai sur le don.
Participer ce n'est pas se déshabiller. La participation doit
rester un mouvement souhaitable et valorisant pour celui qui adhère librement.
Elle ne doit sûrement pas être conçue comme une adhésion obligatoire qui
emporterait les digues capitales de la séparation entre vie publique et vie
privée et ferait de chacun l’obligé de tous dans un monde transparent mais vite
irrespirable.

Les commentaires récents